La mission civilisatrice coloniale, une imposture dès le début par Hugues Nancy

De la conquête de l’Algérie, en 1830, aux massacres de Sétif le 8 mai 1945, Hugues Nancy retrace en détail l’histoire des atrocités commises par l’ancienne puissance coloniale. Sa fresque ne néglige aucune aire géographique, abordant aussi bien les Antilles que l’Asie du Sud-Est, le continent africain que le Proche-Orient. On redécouvre des conflits parfois tombés dans un relatif oubli, par exemple la révolte druze, dans la Syrie de 1925, alors sous « mandat » de la France, à l’instar du Liban voisin. Quels que soient les territoires, ceux qui se représentaient volontiers – comble de l’arrogance – en « civilisateurs » ont trouvé face à eux, dès les menées du XIXe siècle, des peuples et des leaders farouchement attachés à leur indépendance. On connaît Hô Chi Minh ou Messali Hadj, largement évoqués dans le troisième et dernier volet. Il y eut, avant eux, parmi les plus illustres résistants, l’émir Abdelkader (1808-1883), en Algérie, ou Abdelkrim El Khattabi, lors de la guerre du Rif, au Maroc, en 1925-1926. En concurrence avec les autres puissances coloniales de la fin du XIXe-début XXe siècle (Grande-Bretagne et Allemagne), la France n’a reculé devant aucune abomination. Le film donne ainsi à voir, avec des archives jusqu’à présent peu ou pas utilisées, le travail forcé et les logiques de ségrégation imposées aux populations dites « indigènes ». Notre pays ne fut pourtant pas un bloc monolithique. En son sein, des voix s’élevèrent contre la colonisation : Jean Jaurès, Léon Blum, les écrivains André Gide, Albert Londres… Sans oublier, bien entendu, notre journal, « l’Humanité », et le Parti communiste français, auxquels une séquence est consacrée.

Vous faites débuter votre film en 1830, année du début de la conquête de l’Algérie, et vous l’achevez en 1945, avant les guerres d’Indochine et d’Algérie, et donc avant l’amorce de la décolonisation en tant que telle. Pourquoi ?

Hugues Nancy © Patrick Tohier/Photomobile

HUGUES NANCY Précisément, nous voulions raconter ce qui n’avait pas encore été abordé à la télévision. Il y a longtemps eu un déficit d’images sur la colonisation. Or, peu à peu, au fil des recherches dans les divers fonds, et avec des restaurations d’images remontant aux débuts du cinéma, il a été possible de combler ce manque. Mais un autre obstacle tient aux réticences de la société française à regarder ce passé en face. Donc, il y avait pour moi un véritable enjeu à se concentrer sur la colonisation, et plus précisément sa phase impériale, laquelle commence au XIXe siècle. Et il y a tellement à dire sur cette période qu’il aurait été difficile de traiter en même temps de la décolonisation.

Vous montrez que la conflictualité a été présente dès les origines. Quel est l’enjeu de ce rappel ?

HUGUES NANCY Il fallait casser cette image d’un monde colonisé qui aurait vu des « civilisateurs » s’installer tranquillement parmi des « sauvages ». En réalité, les colons ont trouvé face à eux des peuples organisés, dotés de systèmes politiques à part entière. En Afrique, il y avait des empires, des chefs locaux, des regroupements de tribus. Ces peuples ont résisté dès le départ. La conquête a donc été très meurtrière, contrairement aux représentations véhiculées par un certain récit national forgé par la IIIe République. Heureusement qu’il y a eu des journalistes pour révéler la vérité, ainsi que je le souligne dans le film. Mais, avec le temps, ces témoignages ont été oubliés, éclipsés par un certain discours sur la France « civilisatrice ».

Cette pseudo-mission civilisatrice a-t-elle été autre chose qu’une imposture ?

HUGUES NANCY Ce qui est certain, c’est que c’était voué à l’échec. Était-ce pour autant insincère ? Je n’en suis pas tellement sûr. Quelqu’un comme Jules Ferry pense sincèrement qu’il serait bon que les normes européennes s’appliquent aux territoires conquis. Nous sommes au XIXe siècle, en pleine révolution industrielle, avec la découverte de la vapeur, de nouveaux moyens technologiques… Par conséquent, il y a cette idée que l’Europe a pris tellement d’avance qu’il faut en faire bénéficier les peuples colonisés. Mais la colonisation était un système de soumission fondé sur l’inégalité, les différences de statut entre les individus. Et là, oui, on est bien devant une imposture, car c’est tout le contraire de ce que la France de 1789 proclame au travers de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. La colonisation, c’était également un système d’exploitation. Et, là encore, l’idée « civilisatrice » dissimulait des enjeux économiques très importants. L’économie française s’est largement bâtie sur les matières premières extraites des colonies.

Votre triptyque évoque bien sûr les grandes figures des mouvements de libération nationale – Hô Chi Minh, Messali Hadj et tant d’autres… –, mais vous faites place, aussi, aux voix qui se sont élevées, en métropole, contre la colonisation, comme celle de Jean Jaurès. En quoi était-ce important de restituer cette mémoire ?

HUGUES NANCY De mon point de vue, deux attitudes sont problématiques par rapport au passé colonial : la première, c’est le déni, le refus de regarder ce passé en face ; la seconde consiste à mettre en accusation la France d’aujourd’hui, en prétendant que la colonisation y serait toujours à l’œuvre dans les esprits. Et ces deux attitudes se nourrissent l’une l’autre. C’est pour cela qu’il était important, à mes yeux, de reconvoquer autant la mémoire des personnages qui ont résisté dès le début, ou qui sont parvenus à libérer leur pays, que celle de tous ces politiques, journalistes, écrivains qui, en France, et même si c’était minoritaire, se sont eux aussi dressés contre la colonisation. Jean Jaurès fait des discours éblouissants à l’Assemblée, dès 1908, au sujet du Maroc. C’est aussi par la confrontation, dans le débat d’idées de l’entre-deux-guerres, notamment autour du mouvement communiste, que Hô Chi Minh, Messali Hadj et quelques autres trouveront force et soutien dans leurs combats. Si j’ai mis ainsi en avant ces divers acteurs, c’est également pour éviter tout discours en surplomb, toute lecture anachronique. La critique, la dénonciation du système colonial ne pouvaient passer à mon sens que par les acteurs de l’époque. Aujourd’hui, il s’agit de parvenir à assumer cette histoire tous ensemble. 

SAKHRI Mohamed
SAKHRI Mohamed

Je suis titulaire d'une licence en sciences politiques et relations internationales et d'un Master en études sécuritaire international avec une passion pour le développement web. Au cours de mes études, j'ai acquis une solide compréhension des principaux concepts politiques, des théories en relations internationales, des théories sécuritaires et stratégiques, ainsi que des outils et des méthodes de recherche utilisés dans ces domaines.

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